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Alain Fonin : « le Cameroun doit instaurer un cadre foncier attractif pour relancer la production nationale d’huile de palme »


l’heure où les raffineries d’huile se multiplient au Cameroun mais que la matière première manque cruellement, les risques de déséquilibre se font pressants. Alain Fonin, associé-gérant de Fonin Capital Advisory à Douala, revient sur les failles du modèle actuel et propose un plan de reconstruction.


Alain Fonin, associé-gérant de Fonin Capital Advisory à Douala

Le Cameroun investit massivement dans le raffinage de l’huile de palme, alors que la production locale reste insuffisante. Quelles sont selon vous les contraintes liées à la production de l’huile de palme brute ?

La production d’huile de palme au Cameroun fait face à une série de contraintes structurelles. D’abord, la faible productivité des plantations, due à l’usage de variétés peu performantes et à des techniques culturales dépassées, maintient les rendements bien en dessous des standards asiatiques (moins de 3 tonnes d’huile brute à l’hectare contre plus de 6 en Malaisie). À cela s’ajoute le vieillissement des palmeraies, industrielles comme villageoises, dont beaucoup dépassent l’âge optimal de production.

Les difficultés d’accès au foncier et les litiges récurrents avec les communautés locales freinent également l’expansion de nouvelles plantations. Sur le plan financier, les banques restent frileuses : elles jugent le palmier à huile risqué en raison de son long cycle de production, du manque de garanties foncières et des contraintes environnementales qui découragent certains bailleurs. Le secteur demeure en outre dépendant des importations, car la production locale ne couvre pas les besoins des raffineries, exposant ces dernières aux fluctuations du marché mondial. Enfin, la forte régulation du secteur par des quotas d’importation et d’achats auprès de la Socapalm, combinée au contrôle administratif des prix sur le marché intérieur.

Au niveau des importations, les raffineurs sont également confrontés aux capacités limitées des fournisseurs (Gabon, Libéria, Côte d’Ivoire…) pour lesquels ils bénéficient des droits de douane préférentiels, ce qui impose de fait la mise en place d’un mécanisme de quota par lesdits fournisseurs étrangers.

Au niveau des exportations, la crise sécuritaire dans la zone du Sud-Ouest ne permet pas de garantir qu’une partie de la production ne soit pas frauduleusement acheminée vers le Nigéria. Au niveau des raffineurs, après avoir effectué des investissements conséquents dans l’outil de production, il se pose également chez certains d’entre eux un problème de capacité financière pour mobiliser la matière première au bon moment.

Pensez-vous qu’il faille réformer le mécanisme des quotas ? Et comment garantir une répartition plus équitable de la matière première entre les opérateurs ?

Les quotas doivent être corrélés aux capacités installées et attribués de façon à maintenir un équilibre entre l’optimisation des taux d’utilisation des usines de raffinage, l’absorption totale de la production locale d’huile de palme brute, et la satisfaction des consommateurs.

Je pense que le mécanisme des quotas doit être renforcé par la mise en place d’un système d’information permettant de publier en temps réel des données fiables sur production de SOCAPALM, CDC, PAMOL, ainsi que la répartition aux acteurs ; les chiffres sur la production réelle de toutes les raffineries ; les chiffres sur la production des unités de presse semi-industrielles et artisanales. Egalement des audits indépendants des capacités installées des raffineries, des répartitions et de l’utilisation des quotas. Cela permettra d’avoir un niveau d’assurance plus élevé sur la transparence du processus et d’obtenir des données fiables visant à optimiser les prises de décisions de toutes les parties prenantes.

Les raffineries actuellement tournent à moins de 50 % de leur capacité. Ne risque-t-on pas de tomber dans une situation de surcapacité de raffinage avec les unités qui arrivent ?

Non, le Cameroun ne risque pas une surcapacité de raffinage. La demande en huile de palme raffinée reste en forte croissance, portée par la démographie, l’urbanisation et l’essor de l’industrie agroalimentaire. Le marché intérieur absorbe déjà une part importante des volumes produits, tandis que les pays voisins (Tchad, Centrafrique, Congo ou Guinée équatoriale) dépendent largement des importations pour couvrir leurs besoins. Il faut également noter l’attrait des produits dérivés issus des industries apparentées à l’huile de palme telles que les margarines, les pâtes à tartiner, les savonneries, les produits cosmétiques, etc.

En réalité, le défi du Cameroun n’est pas la surcapacité, mais le déséquilibre entre l’amont et l’aval. Troisième producteur africain derrière le Nigéria (1,4 million de tonnes) et la Côte d’Ivoire (600 000 tonnes), le Cameroun dispose d’atouts agroclimatiques solides et d’investissements prometteurs. Pour autant, l’enjeu principal reste l’amélioration des rendements agricoles et le renforcement des capacités amont afin de garantir un approvisionnement régulier et durable aux raffineries.

Quelles mesures prioritaires recommanderiez-vous aux pouvoirs publics pour réduire le déficit de production et garantir la durabilité de la filière ?

Pour réduire le déficit de production et renforcer la durabilité de la filière, les pouvoirs publics doivent agir sur deux fronts. En amont, la priorité est d’accroître de façon significative la production nationale de l’huile de palme.

Cela passe par la création d’un cadre foncier incitatif permettant aux investisseurs de sécuriser les terres et d’accroître les superficies cultivées, la diffusion de plants hybrides à haut rendement, la réhabilitation des palmeraies vieillissantes, et la promotion de pratiques agricoles durables. Il est également nécessaire d’encourager la contractualisation entre planteurs, producteurs d’huile de palme brute et raffineurs, afin de faciliter l’accès au financement pour les petits exploitants. En aval, il s’agit de mieux réguler le marché. L’État gagnerait à renforcer la transparence et équité d’attribution des quotas d’importation avec un système d’information et des audits indépendants, à lier toute création de raffinerie à un investissement amont dans la production d’huile brute.

Le développement des marchés régionaux d’exportation, la mise en place d’un système de notation des huiles « villageoises », combiné à une hausse des investissements dans la recherche et l’innovation, renforcerait la compétitivité globale de la chaîne de valeur. Enfin, il est urgent d’accélérer la mise en œuvre effective du Projet de Développement des Chaînes de Valeur Agricole, financé à hauteur de 50 milliards FCFA par la BAD et l’État, dont les retombées dans la filière palmier à huile restent encore limitées sur le terrain.